J'ouvre une paupière alourdie par le sommeil. Immédiatement toute la soirée d'hier me revient en tête et je me tourne pour regarder dans le lit. Vide. Il n'y a que moi. Une immense vague de déception m'envahit. J'aurais bien aimé me réveiller près de lui, que l'on se fasse un long câlin...que j'aie droit à un peu de sa tendresse, cette chose qui semble enfouie si profondément en lui...
Je rampe jusqu'à sa place et enfonce ma tête dans l'oreiller. J'inspire...son odeur est mélangée à la mienne. C'est mon shoot, ma drogue, mon héroïne...Je me tourne ensuite sur le dos et contemple le plafond. Ca fait si peu de temps que je le connais, pourquoi est-ce que je l'aime tellement ? Je ne sais pas grand-chose de lui, et pourtant, j'ai l'impression de le connaître par coeur...sauf sa part d'ombre qu'il dissimule, bien sûr. Mais chaque expression de son visage, chaque son de sa voix, chaque attitude est imprimée dans ma rétine, je revois tout ça défiler chaque soir avant de m'endormir...oui je suis amoureux, qu'est-ce que vous avez contre ça ?
J'ai du mal à me lever. J'ai envie de rester ici toute la journée, et l'attendre. Parce que je n'ai pas très envie de voir Tom. Il a quand même fait l'amour avec le mec dont je suis fou amoureux. Mais bon, c'est comme une compétition, c'est chacun pour sa gueule. Je soupire. Je t'attendrai toute ma vie s'il le faut, Bill...je t'attendrai, même si tu ne viendras jamais...je t'attendrai, toujours, que même j'en mourrai...
Je descends dans la cuisine, complètement groggy. Consulte l'horloge. Dix-sept heures ! J'ai dormi quatorze heures putain ! Il n'y a personne dans la pièce. Dehors il fait beau, ils doivent être sur la terrasse. Je m'en fous. Je suis déprimé. Je n'ai qu'une envie, me creuser un trou dans le jardin et aller mourir dedans. L'amour que j'ai pour Bill me dévore...il finira par me tuer. Je m'asseois à la table et contemple d'un air triste la chaise où se trouvait Bill hier soir. Il restera à jamais inaccessible...mais une chose est sûre, il restera toujours sacré pour moi...Du wirst für mich immer heilig sein
Pourquoi est-ce que je suis devenu aussi sentimental ? J'ai à peine dix-huit ans, j'avais toute la vie devant moi pour trouver l'amour...et il a fallu qu'IL entre dans ma vie et qu'IL bousille tout. Je suis tombé à ses pieds, pour ne plus me relever. Alors, c'est ça, l'amour ? Souffrir un jour, souffrir toujours...pour quelque chose qui n'en vaut pas la peine...Tout ça n'est que mensonge. On cherche à avoir quelque chose, on se bat, on saigne pour l'avoir, puis on se rend compte qu'une fois qu'on l'a, on s'en fout...est-ce que ce sera pareil pour toi, Bill ? Est-ce qu'une fois que je t'aurai, je ne voudrai plus de toi ? Il faudrait déjà que je t'aie un jour...je te déteste, mais je t'aime tellement.
Un bruit dans le vestibule vient interrompre mes pensées morbides. Je tourne le regard vers la source de ce bruit. Tom apparaît à l'encadrement de la porte. La dernière personne que j'aurais aimé voir. Je détourne les yeux. Je ne veux pas le voir. Dès que j'ai le regard posé sur lui, je revois la scène d'hier, et ça me consume de l'intérieur. Je vais devenir dingue...
Il avance d'un pas timide dans la cuisine. J'affiche une attitude hostile. S'il ne comprend pas que j'ai pas envie de parler, c'est qu'il est vraiment con...
(Tom) : Evan ? J'ai besoin de te parler...
Conclusion : Tom est vraiment con. Je réponds par un grognement à peine audible. Il va s'asseoir à côté de moi et m'observe d'un air soucieux. Je rigole intérieurement. Depuis quand est-ce qu'il se soucie de moi ?
(Tom) : J'ai fait quelque chose de mal, et euh...je regrette, mais c'est horrible...
Je ne réponds pas. Je n'ai pas envie de répondre, ni de parler, ni de le regarder. Rien que sa présence m'énerve. Ils me mettent tous à bout de nerfs.
(Tom) : C'est à propos de toi et de Bill...
Je ne réagis toujours pas. Je contiens en moi une colère sans nom. Toutes les souffrances que j'ai endurées ces dernières semaines remontent en moi. J'ai la nausée. Il ne faut pas que j'y pense.
(Tom) : Tu sais, à la fête d'Andreas...
Je m'en souviens, oui. Quand j'ai eu la chance d'avoir Bill pour moi, rien que pour moi, une nuit...
(Tom) : Bill et toi êtes sortis...
Oui, je l'avais suivi dans la rue...ça montre à quel point j'étais et je suis accro.
(Tom) : Et je vous ai suivis...
Je dresse l'oreille à cette phrase. Je lui lance un regard soudainement intéressé, tiré de ma rêverie.
(Tom) : Je vous ai vus, sous l'arbre...
Il me déblatère ça d'un ton doux, presque condescendant, ce ton qu'on utilise pour les enfants violents et imprévisibles. Je le regarde avec mépris. Il nous a espionnés, alors...même ce moment si précieux que j'ai eu avec Bill, il me l'a volé. J'ai envie de lui cracher au visage.
(Tom) : Oh, Evan, je regrette tellement, mais j'ai cru que j'allais crever de jalousie...je...je...je vous ai pris en photo, et j'ai tout envoyé à la presse...
J'en reste comme deux ronds de flan. Mon cerveau sort enfin de sa torpeur se met à bouillonner de pensées affolées...il nous a pris en photo, la presse, les journaux, scandale, fans, réputation...Je bondis de ma chaise qui se renverse sous le choc.
(Moi, hurlant) : Comment t'as pu faire ça ? Mais...mais...
Je me mets à bredouiller sous l'effet de la rage. C'est comme un voile rouge qui s'étend devant mes yeux. De colère, je renverse tout ce qui se trouve sur la table. Des verres se brisent dans un fracas épouvantable. Je m'en tape. Je suis fou de rage. Il faut que j'évacue cette colère qui dort en moi depuis si longtemps. Je donne un coup de pied dans ma chaise qui se trouve au sol, je me fais mal, je m'en fous. Je ne sens plus rien. Comment a-t-il pu, comment a-t-il osé ? Je m'en vais près de la porte et commence à donner des coups de poing dedans. La douleur m'irradie les veines, elle m'inonde. Ca fait du bien. J'en ai besoin. Tom me regarde d'un air terrifié. Il ne faut pas que je le regarde plus longtemps, il faut que je frappe quelque chose, sinon c'est lui que je vais frapper. Je veux le détruire. Je veux me détruire. Je cogne doublement plus fort sur la porte. Bientôt mes phalanges sont en sang. Je me réjouis de cette vision. Rien ne peut m'arrêter, je suis hors de moi, hors d'haleine...mon coeur bat à m'en briser les côtes, mon cerveau ne me contrôle plus, mon corps se consume...je ne vois plus rien que ma rage...
Bientôt j'entends des pas précipités, quelques voix qui crient mon nom...qui peut bien se préoccuper de moi ? Je m'écroule à terre, à bout de souffle. Vidé, aspiré. Mais aussi apaisé. Je vois le visage de Georg penché au-dessus de moi. A la fois étonné et horrifié.
(Georg) : Mais qu'est-ce qui t'a pris ??? T'es malade ou quoi ?
Je suis à bout de forces. Je lève un doigt faible vers Tom, qui est en retrait. Son expression traduit la peur. Il a peur de moi. Bill aussi est là. Son visage est impassible, comme toujours. Il réfléchit. Il sait que je n'ai pas fait ça sans raison.
(Moi, en désignant Tom) : C'est à lui qu'il faut le demander...
Tout le monde se tourne vers le dreadeux, gêné comme jamais. Je m'adosse contre la porte que j'ai victimisée de mes coups, ferme les yeux et inspire profondément.
(Bill) : Qu'est-ce que tu lui as dit ?
(Tom) : Je...je...
(Moi, d'une voix forte) : Il nous a pris en photo en train de baiser et il a tout envoyé à la presse ! Remercions Tom !!!
Je vois le visage de Bill se décomposer en quelques instants. Sidération. Prise de conscience. Puis colère.
(Bill) : Putain...mais Tom...TOM !
Il réagit moins violemment que moi. Il quitte la pièce à pas furieux. Il fuit. Comme à son habitude. On entend une voiture démarrer puis partir. Il s'en va, pour réaliser, pour oublier. Nous reprenons nos esprits et reportons notre attention sur Tom, qui ne sait plus où se mettre.
(Tom) : Je suis désolé...
(Georg) : Ca sert pas à grand-chose d'être désolé...
Il est calme mais on sent qu'il risque d'exploser d'un moment à l'autre.
(Tom) : Pourtant j'ai essayé de leur faire changer d'avis, mais c'était trop tard...
(Georg) : T'as dû empocher un max avec tes photos, hein ?
Soudain, tout me revient en tête. Le lendemain de la fête, j'ai eu une conversation avec Tom. Je lui ai demandé ce qu'il ferait de sa vie après avoir quitté le groupe. Il m'a répondu qu'il pourrait ne plus travailler tellement il était blindé de tunes. Bah oui. Il venait de prendre les photos de Bill et moi. Ca me donne envie de vomir.
Tom ne répond rien. Il a caché sa tête dans ses mains.
(Tom, d'une voix étouffée) : Putain, je me hais...j'aimerais tellement changer, revenir en arrière...
Mais personne ne prend pitié de lui. Georg clôt la conversation d'un ton froid et expéditif.
(Georg) : Tu devrais partir, Tom. Te planquer. Loin. Ne plus jamais revenir.
Tom le regarde avec un air de détresse. Il se rabat ensuite sur Gustav en espérant un quelconque secours. Il n'a en retour qu'un visage fermé. Puis il se tourne vers moi. Je plonge alors dans deux yeux sombres, teintés d'une extrême souffrance, perdus, affolés. Mais je ne peux pas pardonner ça. C'est impossible.
(Moi, à voix basse) : Barre-toi...
Vaincu, Tom tourne les talons et quitte la pièce. Est-ce que je rêve ou bien c'était vraiment une larme qui coulait sur sa joue ? Je ne veux pas le savoir. Je m'en fiche.
Je me sens comme assommé. Comme si j'étais en train de rêver. Des photos de moi vont être publiées, des photos de moi en train de faire l'amour avec Bill...qu'est-ce qu'on va penser de moi ? Oh, et puis, je m'en fous. Là, maintenant, je veux retrouver Bill, qu'on en parle, j'ai envie d'être avec lui. Mais, problème, je ne sais pas où il est. Heureusement que les technologies telles le portable existent. Et pis on s'en fout si ça donne le cancer.
J'apostrophe donc Georg.
(Moi) : Tu peux me passer le numéro de Bill stp ?
Il sort son portable de sa poche et me le lance. Je l'attrape et vais dans son répertoire. J'écris mon message :
"T'es où ? Evan"
Je tape le numéro et envoie. Je redonne le portable à Georg et attends.
Au bout de cinq minutes, je n'ai toujours pas de réponse. Soudain, j'entends la voiture qui rentre. Je prends donc la direction du garage. Le chauffeur sort de la voiture. C'est lui qui a emmené Bill.
(Moi) : Où est-ce que vous avez emmené Bill ?
(Chauffeur) : Il m'a demandé de le déposer dans la campagne, un peu plus loin.
(Moi) : Vous pouvez m'y emmener, s'il vous plaît ?
(Chauffeur) : Oui, je vais refaire l'aller-retour, mais ce n'est pas grave...montez.
J'embarque donc dans la voiture sur la banquette arrière. Le chauffeur prend place à l'avant et démarre. On quitte bientôt la propriété. Je suis pressé de voir Bill.
***
Après au moins une demi-heure de trajet, on arrive enfin à destination. L'endroit où le chauffeur a déposé Bill est une sorte de square perdu au milieu de nulle part, habillé d'une mare et de quelques bancs. Bill n'est pas là. Ca m'inquiète.
(Chauffeur) : Vous êtes sûr que je vous descends là ? Il va pas tarder à pleuvoir.
En effet, le temps s'est brusquement couvert. Un vent assez fort balaye un début de forêt qui s'étale derrière le petit parc.
(Moi) : Non, ne vous en faites pas.
(Chauffeur) : Vous voulez que je revienne vous chercher ou pas ?
(Moi) : Non, ça ira. Je rentrerai en stop. Merci de m'avoir amené.
Sans plus de cérémonie, je m'extirpe de la voiture et claque la porte. Je regarde la voiture s'éloigner avant d'aller dans le parc. La brise me cingle le visage, j'ai froid. La chaleur des bras de Bill ne serait pas de refus...mais ce n'est pas le moment de penser à ça.
L'eau de la mare est froissée par les coups de vent. Des feuilles mortes tournoient ici et là. Il fait de plus en plus sombre, le ciel est chargé de gros nuages noirs. Il faut que je me dépêche de retrouver Bill.
Après avoir constaté que les alentours étaient déserts, je me décide à m'enfoncer dans la forêt. Espérons que je ne me perde pas, le réseau des portables ne passe pas ici...
Je n'ai pas à marcher très longtemps. Quelques craquements attirent mon attention. Au détour d'un arbre je découvre une silhouette assise par terre. Et c'est Bill. Le regard complètement perdu dans le vague. Un sourire niais peint sur le visage.
(Moi) : Mais qu'est-ce que tu fous là ?
Toujours ce sourire stupide imprimé sur sa figure, il me désigne deux bouteilles vides à demi cachées par les feuilles. Je secoue la tête d'un air navré.
(Moi) : Où est-ce que t'as eu ça ?
(Bill) : On s'en fout hin hin hin...
Il rigole. S'il rigole, c'est qu'il est complètement bourré. Je m'asseois à côté de lui et le prends par les épaules pour le secouer.
(Moi, d'un ton dur) : Putain mais c'est pas l'alcool qui va te faire oublier, t'es con ou quoi ?
Il me repousse mollement. Il parle d'une voix pâteuse, en bredouillant. Il me fait pitié.
(Bill) : Arrête de me secouer, je vais vomir huhu.
Ca m'énerve. Il fuit ses problèmes. Il les fuit tout d'abord physiquement en s'en allant de la maison, puis il se réfugie dans l'alcool. J'ai envie de lui foutre une baffe. C'est pathétique.
(Moi) : Putain, mais Bill, ça sert à quoi de faire ça ? Tu crois que ça va empêcher que les photos soient publiées ?
Son sourire s'efface de son visage et il balance le bras d'un mouvement gauche comme pour chasser un insecte imaginaire.
(Bill, d'un ton bougon) : Me parle pas d'ça...
Je me mets face à lui pour le regarder dans les yeux. Sa tête oscille de droite à gauche. Y'a pas de doute, il est complètement défoncé.
(Moi) : Bill...faut vraiment qu'on parle.
Il ferme les yeux.
(Bill) : Attends, attends deux secondes, ma tête tourne...laisse-moi...deux secondes.
J'attends donc qu'il reprenne un peu de ses esprits. Au bout de quelques minutes, il rouvre les paupières. Je tombe sur un regard infiniment triste. Ca y'est, il est redescendu sur Terre...
(Bill, en bafouillant) : J'suis peut-être bourré, mais je suis conscient...
Je sens qu'il est temps de passer aux confessions. Etant sous l'effet de l'alcool, il sera plus disponible à me dire ce que je veux savoir...Comme on dit : "La vérité sort de la bouche des bourrés".
(Moi) : Pourquoi t'es comme ça, Bill ? Pourquoi tu fuis tout le temps ? Pourquoi t'aimes personne ?
Il penche la tête sur le côté et plisse les yeux pour mieux me voir. Ses cheveux ont accroché plein de brindilles, il a l'air d'un sauvage.
(Bill) : C'est faux, Evan...il y a des gens que j'aime. C'est ma vie que je déteste...
(Moi) : Mais pourquoi ? Tu as tout ce dont on peut rêver !
Il me jette un regard profond, insistant. Ses yeux sont brillants. Je le regarde à mon tour. Je suis comme fasciné par ces yeux cerclés de noir.
(Bill) : Je ne te l'ai jamais dit, mais tu as des yeux magnifiques...
J'en ai le souffle coupé. C'est la première fois qu'il me fait un compliment ! Je l'aime, je l'aime, je l'aime à en crever...
(Bill) : Je hais ma vie...je hais ces gens qui nous manipulent juste pour se faire de l'argent, je hais ces gens qui s'occupent de moi alors qu'ils me critiquent dans mon dos, je hais ces gens qui m'aiment sans me connaître...mais surtout, surtout, je hais tous les gens qui m'ont fait souffrir...
(Moi) : Tom en fait partie, pas vrai ?
Il détourne le regard. C'est le sujet qui fâche.
(Bill) : Oui, bien sûr...si je suis comme ça avec lui, c'est pas pour rien. J'étais amoureux de lui, lui aussi, mais pourtant, il restait avec une fille que je détestais...une pouf de première...
(Moi) : ...Katya c'est ça ?
Il fronce les sourcils.
(Bill) : Ouais...il la trompait avec moi, il en avait rien à foutre, d'elle, mais il restait avec elle, il me faisait souffrir...ça s'en ressent maintenant. Je le fais souffrir. Même s'il n'y a pas que ça...
(Moi) : Mais est-ce que tu l'aimes, lui ?
Il me regarde de nouveau. Son regard est fixe, sérieux, hypnotique. Le ciel s'assombrit de plus en plus, une tempête se prépare. Mais à mes yeux il n'existe plus que lui et moi en ce monde.
(Bill) : Oui je l'aime...mais c'est un amour malsain...parce qu'il y a de la rancune des deux côtés...
Ca me fait mal. Je regrette de lui avoir demandé ça...car moi, du coup, je suis quoi dans cette histoire ? Une pièce rapportée ? Il suffirait de poser la question...mais je n'ose pas lui demander. J'ai peur de la réponse. Peur d'être déçu. Peur de souffrir. Je sais, je suis lâche.
Le vent se lève. Les arbres se courbent sous sa puissance. Heureusement, nous sommes à l'abri. Il commence à faire nuit, mais je ne partirai pas d'ici avant de savoir tout ce que Bill me cache. Celui-ci a l'air perdu. Déboussolé. Je remarque que son attitude change de plus en plus avec moi. Il s'ouvre à moi, il laisse tomber cette barrière, cette façade qui ne laisse passer aucune émotion, pour laisser découvrir un être fragile et blessé par la vie.
(Moi) : N'empêche que c'est mal, ce que tu lui as fait...du coup, regarde où ça l'a amené...par jalousie, il a foutu tout le groupe dans la merde...
A mes paroles, il enfouit sa tête dans ses longues mains aux doigts fins. Je contemple quelques instants son blanc visage d'une grâce angélique. Il prend conscience de toutes ses conneries, il prend conscience qu'il est coupable.
Je m'approche de lui et lui retire les mains de son visage avec délicatesse. Deux traînées noires ont tracé un sillage sur ses joues. Deux larmes. Deux larmes qui sont venues disparaître quelque part au sol. Deux larmes qui traduisent la douleur, la peur, le mal-être. Je le prends dans mes bras. Son visage vient s'appuyer sur mon torse. Sa douce chaleur m'envahit avec lenteur.
(Moi) : Ne t'inquiète pas, je suis là...
Ses épaules s'agitent doucement. Quelques gémissements s'échappent de sa gorge. Je le serre tendrement contre moi et le laisse pleurer. Je me sens triste pour lui. Je le prenais pour un mec capricieux, égoïste, pourri, alors qu'il souffrait, tout simplement, à l'abri du regard des autres...qu'est-ce que je peux être con !
(Bill, sanglotant) : Mais...tu sais...y'a pas que ça, Evan...y'a pas que ça...
Je lui caresse les cheveux, le regard pensif. J'ai l'impression d'avoir un enfant, un tout petit enfant dans les bras.
(Moi) : Calme-toi...calme-toi, on a tout le temps...
C'est un bien grand mot. En effet, le ciel est à présent noir de nuages menaçants. Je sens de l'électricité dans l'air. Un orage va éclater d'un instant à l'autre. Bill relève la tête pour me regarder. Ses yeux me fendent le coeur. Tout brillants, ils m'appellent au secours, ils me disent : Rette mich...
Je le laisse sangloter dans mes bras pendant quelques minutes, quand soudain, un éclair va zébrer le ciel, suivi d'un roulement terrifiant. Bill se recroqueville contre moi.
(Bill) : J'ai...j'ai peur de l'orage.
Je le serre plus fort contre moi.
(Moi) : Je te protègerai...
Un autre éclair illumine la forêt. Suivi du grondement typique. Bill se met à trembler.
Nous restons immobiles quelques instants ; l'orage gronde pendant quelques minutes. Puis la pluie se met à tomber avec violence. Les gouttes traversent le feuillage. Bientôt, nous sommes trempés jusqu'aux os.
(Moi) : Il faudrait peut-être rentrer...
Bill relève brusquement son visage vers moi, qui est tout barbouillé de khôl.
(Bill) : NON !
Je repousse une mèche trempée et l'observe, intrigué.
(Moi) : ?
(Bill) : Il faut que je te dise quelque chose avant...
La pluie tombant sur le sol produit un tumulte assourdissant. On ne voit plus rien que le ciel déversant sur nous toutes les larmes du monde. Je suis bien content d'être avec celui que j'aime dans cette apocalypse...Je suis trempé, gelé, mais je resterai avec lui tant qu'il le voudra. Je lui suis totalement dévoué.
(Moi) : Je t'écoute...
Je vois une autre larme se mêler parmi les gouttes de pluie.
(Bill) : Je ...je suis malade, Evan...
Mon coeur s'accélère douloureusement. J'en reste muet.
(Bill) : J'ai le Sida...
J'ouvre en grand mes yeux dans l'averse. Des gouttes de pluie s'y insèrent, ça me pique. C'est comme si le monde s'effondrait sur mes épaules. C'est pas possible. Ca ne se peut pas. Pas lui. Pas Bill. Pas Bill...
(Moi) : Tu rigoles là ???
J'aimerais tellement...mais vous savez vous et moi qu'on ne rigole pas de ces choses-là...
Je le vois baisser la tête dans l'obscurité. Quant à moi, tous mes membres sont paralysés. Je crois bien que je tremble. Je n'en sais rien. Tout ce qui est en train de se passer me semble irréel.
(Bill) : Nan, Evan...je suis vraiment malade...
(Moi) : Mais, mais...
Il me regarde d'un air terriblement attristé. Je sens un sanglot me nouer la gorge. Il faut que je me contienne.
(Bill) : Tu es...le seul à qui je l'ai dit...
(Moi, parvenant à peine à aligner deux mots) : Mais...qui ?
Son visage m'apparaît flou. C'est parce que mes yeux sont inondés de larmes. Bill malade, Bill atteint du Sida, Bill qui va...mourir ? Je secoue la tête. C'est impossible.
L'averse a redoublé de force. Les arbres m'apparaissent hostiles, menaçants. Je suis soudainement pris d'angoisse.
(Bill) : C'est Tom...C'est lui qui me l'a refilé.
Je pousse un cri étouffé. Quand je parle, c'est d'une voix hachée, brisée par l'émotion.
(Moi) : Il...le sait ?
(Bill) : Nan...Il le sait pas...Il l'a eu par cette pute de Katya. Moi, je l'ai su parce que je me sentais de plus en plus faible.
(Moi) : Ca veut dire que...?
Il secoue sa tête. Ses cheveux trempés de pluie m'éclaboussent au passage. J'ai de plus en plus froid ; je suis au bord du gouffre.
(Bill) : Oui...ça veut dire que la maladie s'est déclarée...
Putain de merde. J'ai envie de mourir...
(Moi) : Mais...tu prends un traitement ?
(Bill) : Nan...j'ai refusé de me soigner.
C'est à ce moment-là que j'explose en pleurs. Toute la rage que j'avais contre lui, toute la haine, s'est dissolue comme du sucre dans l'eau. Je n'ai pour lui qu'un amour immense...un amour malade. Mes larmes dégringolent sur mes joues, je sanglote comme un gosse, c'est pitoyable mais je m'en fous. Rien ne peut m'arrêter dans mon désespoir.
(Moi) : Mais Bill, tu peux pas faire ça...aux gens que...que t'aimes...si tu te soignes pas..tu vas...
J'ose pas prononcer le mot. C'est trop pour moi.
(Bill) : Je suppose, oui...mais tout le monde meurt un jour...
Il lâche un rire amer. Je n'en peux plus. Je pleure, je pleure, je ne peux plus m'arrêter. Quand soudain, quelque chose me vient à l'esprit.
(Moi) : Mais...on a fait l'amour ensemble...
(Bill) : Je sais...c'est pour ça que j'ai toujours fait attention...
Un silence. Rompu par l'averse et mes sanglots, de plus en plus violents. Je me sens vidé, aspiré par un tourbillon, de l'intérieur. Comme une coquille vide. Je ne peux pas le croire. Je ne VEUX pas le croire.
(Bill) : C'est pour ça que j'en veux tellement à Tom...il m'a donné cette merde qui va me faire mourir...c'est pour ça que je hais ma vie...
Oui, je comprends maintenant. Je te comprends, Bill. L'étranger que j'avais devant moi s'est ouvert, s'est libéré. Maintenant, c'est comme si nous ne faisions qu'un. Même si cette maladie va le tuer de l'intérieur, à petit feu, lui voler sa vie, ma vie, je l'aimerai pour l'éternité...c'est une chose qui restera immortelle.
(Bill, en baissant la tête) : Je comprendrais si tu ne voudrais plus de moi...
Je pousse un cri tellement fort qu'il sursaute.
(Moi) : NON !
Je m'en vais l'enlacer, pour le serrer contre mon coeur. Je l'aime tellement. Rien ne me séparera de lui...ce qu'il m'a confié ne me fera que l'aimer davantage. Et je sais que s'il ma dit tout ça, c'est que j'ai une place dans son coeur...
Soudain, il lève sa tête vers moi et me dépose un doux baiser du bout des lèvres, comme pour me dire : "Pardonne-moi". Ses lèvres mouillées contre les miennes me font frissonner, par-delà le froid qui m'a envahi peu à peu. Je l'embrasse à mon tour. J'oublie tous nos soucis le temps d'un baiser, dans cet instant de paradis...
***
Je crois bien qu'on s'est endormi. On va rentrer en stop. Revoir les autres. Faire comme si de rien n'était. Mais moi je saurai tout, et lui saura que je sais. Et cela ne fera que renforcer notre lien, unique.
[Voilà, fin de ce chapitre, qui est la pièce charnière de la fic. Maintenant, vous comprenez pourquoi Bill a tant changé depuis la fic de Suivre-ou-Fuir...parce qu'il est malade. On peut dire que cette suite (super longue) est un peu la fin du premier tome, qui marque une rupture avec les chapitres d'avant. Dans les prochains épisodes, comment Evan vivra le fait que Bill soit malade ? Bill arrivera-t-il à s'en sortir ? Et que va-t-il arriver à Tom ? Suite dans les prochains chapitres...]
PS : Si vous aimez ma fic, faites-la tourner, comme ça j'aurais encore plus d'avis, et je pourrais m'améliorer ^^. Et si vous avez des questions, n'hésitez pas, je suis à votre disposition ;)